STAYER -FR : Le blog 100 % demi-fond et derny

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LE LEGENDAIRE JIMMY MICHAEL " The mighty midget"

Jimmy Michael « le Petit Prodige » 

 

Il a été le premier athlète  de la Grande-Bretagne à être titré champion du Monde. Il a été l’un des plus grands stayers de tous les temps, "starifié" de son vivant, dépassant la simple dimension de son sport. A l'apogée de sa trajectoire, un magazine américain l'a même  proclamé  " le plus merveilleux athlète que le monde ait jamais vu " .

 

 Deux légendes, un tandem sulfureux  : Jimmy Michael et James Robert Warburton

 

 Sa jeunesse (Dix-neuf ans lorsqu'il devient champion du monde  - il est né le 9 Novembre 1875, mais les biographes d'alors  en "rajoutent" en lui prêtant alors deux années de moins - ) son gabarit "poids coq" (1 m 50 et pas même 50 kgs ), sa dégaine d'éternel adolescent ont puissamment contribué à lui attribuer son passeport pour le légende.  

 

Ses victoires fabuleuses, son incroyable parcours (son appartenance au club cycliste d'Abderaman, une petite ville du Pays de Galles  qui présente au monde simultanément trois champions, lui-même et les frères Arthur et Tom Linton), son pittoresque manager  "Choppy Warburton", sa  décision brutale de quitter le cyclisme alors qu'il est au sommet de son art, sa mort tragique : tout a concouru a ce qu'il laisse une empreinte indélébile dans l'histoire du cyclisme et du demi-fond, dont il aura été l'un des glorieux pionniers. Pour ponctuer la légende, le peintre Henri de Toulouse-Lautrec lui donnera le coup de pouce nécessaire en le figeant à jamais, lui et son emblématique cure-dents, dans des croquis passés à la postérité. 

 

Entre Juillet 1894, date de sa révélation au grand public à Londres à l’occasion du "Surrey Hundred", et l'automne 1898, où il renonce un temps au cyclisme pour devenir jockey, Jimmy Michael  aura littéralement écrasé la spécialité.   

 

Au cours de ce fameux "Surrey Hundred" - auquel il a participe grâce à Arthur Linton - (envers lequel il se montrera peu reconnaissant par la suite), il éparpille sur la piste du vélodrome de Herne-Hill le " Whose who" des pistards britanniques. Le "Wonder boy of Wales" est né. L'écho de sa performance est si puissant qu'il traverse bien vite la Manche. Les portes des lucratives pistes parisiennes lui sont ouvertes par  Victor Breyer, co-directeur du vélodrome Buffalo. Pendant son séjour à Paris, on lui présente " Choppy " Warburton, l'entraîneur numéro un de l'époque  : une association extraordinaire, brève et tragique débute. Elle portera l'un des deux hommes au zénith, et précipitera l'autre au fond de l'abîme.

 

Au terme de l'année 1894, Jimmy Michael a perdu une seule des vingt-cinq courses auxquelles il a participé.  « Choppy »  va  façonner pour la saison suivante son talentueux poulain en une véritable " machine de guerre ", qui va tout balayer sur son passage. En Juin 1895, il défait  sur l'anneau Buffalo l'immense Constant Huret, lors d'une homérique course sur cent miles. "Le petit prodige" naît ce jour là, sous les yeux émerveillés d'un public parisien chaviré. Un mois plus tard, il défait l'inusable  Dubois, et il parachève sa triomphale tournée  1895 en remportant à Cologne le titre de champion du monde des stayers (derrière entraîneurs humains). Au cours de ce millésime exceptionnel, il a remporté vingt-deux des vingt-huit courses qu'il a disputées.  

 

Deux folles années ont passé, au terme desquelles Jimmy Michael a pris de plus en plus conscience de sa valeur (ce mot à considérer dans tous les sens du terme). Il ne tarde pas à songer que le moment est désormais venu de se débarrasser de la tutelle d'un manager à qui il doit pourtant beaucoup (et pas seulement ses trop fameuses « fioles magiques »). L'appel des  dollars est si fort que lorsque,  la saison suivante, le manager américain Tom Eck lui fait miroiter la perspective de courir aux States, sa résolution prend forme : il lui faut se débarasser de l'encombrant "Choppy", et du tout aussi encombrant contrat qui le lie à lui.  Pour ce faire, il ne reculera devant aucun moyen.   Exit Warburton, son mentor, à qui il devait tant, donc !

 

James Robert Warburton ne se remettra jamais du départ  du champion qu'il a façonné. Il mourra à la fin de l'année 1897, dévasté par l'ignominie d'une radiation à vie des pistes britanniques, et la baisse dramatique des revenus qui en découle :  la tentative d'empoisonnement supposée sur Jimmy Michael lors du "match des chaînes" à Londres en Juin 1896, et, à deux mois d'intervalle, le décès jugé suspect de son autre protégé Arthur Linton auront scellé son destin. 

 

Sous la férule d'un nouveau (déjà !) manager américain, Dave Shafer, notre champion  aborde la saison 1897. Elle sera brillantissime. Il défait Eddie A. Mac Duffee et son sextette (!) (non, je vous vois venir, ce n'est pas un combo de jazz - qui n'existait pas encore à l'époque, soit dit en passant -) sur quinze miles, puis le légendaire champion suisse Lucien Lesna au terme d'un haletant bras de fer sur vingt miles. Comme en se jouant, il enchaîne avec un nouveau record des dix miles, pulvérisant en même temps tous les records intermédiaires. Enfin, le 9 Octobre, il établit à Philadelphie un record de l'heure derrière un service de deux sextuplettes, trois quadruplettes et une quintuplette. Enfin, il parachève son oeuvre en venant à bout du champion anglais Arthur Adalbert Chase à New-York au bout de trente miles dramatiques et déglingués.

 

Un constat s'impose alors aux observateurs  : Jimmy Michael est aussi imbattable aux States qu'il l'était sur le vieux continent. Et dès le mois de Janvier 1898, il ne les détrompe pas , en triomphant de haute lutte du "Gosse rouge", le Français Edouard Taylor, un autre "Petit prodige", qui tient cette année-là la forme de sa vie.

 

Pourtant, depuis quelque temps, ce n'est plus un petit vélo, mais un cheval qui trotte dans la tête de notre phénomène. Et au mois de Mars,  le prodige gallois, nationalité américaine fraîchement adoptée,  va plonger dans la stupéfaction le monde du cyclisme en annonçant qu'il quitte le circuit des courses sur piste pour  devenir ... jockey !   Il met pourtant un point d'honneur à boucler une saison 1898 éblouissante, en battant notamment le légendaire champion américain Major Taylor. Puis, il se retire comme annoncé,  et débute le premier Octobre son aventure hippique.  

 

Cette dernière  se soldera par un échec, sportif et financier. Une saison aura suffi à  ruiner son rêve hippique, et entamer salement une  fortune amassée sur les pistes d'Europe et d' Amérique. Exit donc, et par la petite porte, les courses de chevaux ! Et retour au cyclisme, puisqu'il il faut bien   assurer la « matérielle » ...  

 Début 1900, Jimmy Michael effectue donc  son come-back. Las, le merveilleux coureur de poche n’est plus  désormais seul dans la ronde. C'est qu'un  autre prodige du demi-fond a, pendant son absence, fait son nid dans la spécialité : le  stayer américain Harry Elkes, que Jimmy s'accordera bien vite à reconnaître comme le plus fort du circuit désormais.  Et « Le petit prodige» va devoir s'habituer à n'être plus qu’un (très) bon coureur parmi les autres. Toujours l'un des  meilleurs du monde certes. Mais plus LE meilleur.  

 

Les hommes changent, les modes d'entrainement évoluent. A l'aube du vingtième siècle, une page se tourne : fini le temps des triplettes, quadruplettes, et quintuplettes derrière lesquelles notre génial lutin régalait la foule de son abbattage fabuleux et  sa virtuosité sans égale. Désormais, après l’intermède des tandems électriques et des engins à pétrole, le règne des monstrueux autant que dangereux tandems à pétrole puis de la moto d’entrainement est arrivé.    « Jimmy » se doit d'acquérir les services de deux motos, ces motocyclettes avec lesquelles les vitesses vont effectuer un bond spectaculaire sur les pistes d'Europe et d'Amérique. 

 

1900 aux States, le come-back :  Jimmy est au centre (évidemment), ici avec ses tandems à pétrole

 

Dès lors, une seconde carrière  débute pour Jimmy Michael, sur le fonds de commerce de sa renommée (immense). Pourtant, et malgré les victoires, il peine à faire oublier l'irrésistible "Wonder boy of Wales" qu'il fut quelques années auparavant. Il faut avouer qu'il y a un moment déjà que les choses vont de travers pour le stayer américain. La mort de "Choppy" a amorcé un cercle mauvais. Il y a eu  d'abord son  divorce, causé paraît-il par la déception de l'héritage supposé de son épouse. Son volte-face après son escapade dans le monde des courses de chevaux. Et puis ses manquements de plus en plus fréquents, son commerce difficile, commencent à inquiéter et irriter de plus en plus organisateurs et observateurs. Et surtout il y a l'alcool, devenu sa nouvelle compagne. L'alcool, dont il va user et abuser au côté de son ami, le champion suisse Jean Gougoltz.

 

En ce début de vingtième siècle, les courses s'enchaînent pourtant pour "Jimmy", qui en décout toujours au plus haut niveau sur les pistes d'Europe et d' Amérique. Pour autant, il apparaît aux observateurs que jamais plus ils ne reverront le merveilleux troll qui avait enchanté les pistes du monde quelques années auparavant.   En Avril 1903, pendant un entraînement, Jimmy Michael  échappe à la mort de peu, se fracturant le crâne et la mâchoire sur la piste en bois de Friedenau à Berlin,  au cours d’un terrifiant accident, la roue arrière de sa moto d’entrainement s’étant écroulée. Signe funeste, un mois plus tard, le merveilleux Harry Elkes se tue en course sur la piste de Boston, le crâne broyé par la poulie de la moto d'entraînement qui le suivait.  

 

 1902 : deuxième come-back en France : personne n'a oublié le "Petit Prodige"

 

Brisé,  "Le petit prodige" va pourtant prouver qu'il n'a malgré tout pas volé son surnom. Car la saison suivante, c'est un quasi-miraculé qui retrouve le chemin des vélodromes. Il a subi l'opération du trépan, son corps est rapiécé et meurtri, mais il  trouve le moyen d'effectuer son retour, et au meilleur niveau ! Quand il regarde autour de lui sur les lignes de départ, il peut s'apercevoir que beaucoup de ses "compagnons"  de piste ne sont désormais plus alignés à ses côtés  : Harry Elkes, bien sûr, mais aussi Constant Huret, dont la carrière s'est terminé, cheville hachée, un an auparavant, dans un accident où lui, Jimmy a été impliqué. Plus là non plus,  les Gribler, Waltham, Nelson, Mac Eachern : les pistes d'Europe et d'Amérique sont devenus de véritables antichambres de la mort. Et puis la souffrance de son corps et l'alcool qu'il réclame ne lui laissent guère plus de répit désormais. 

 

Pourtant,  il trouve les forces suffisantes, dans ce contexte déprimant,  mortifère, de renaître un peu,  le temps d'une saison 1904 plus brillante, qui le verra capable de battre le "gratin" du derrière moto à Anvers, avant d'établir un record de l'heure à 77.6 kilomètres. De quel extraordinaire "moteur" devait donc disposer "The Mighty midget",  (traduction approximative : le puissant nabot ou le nabot formidable) champion hors des normes et miraculé de la "roulette russe" que constituaient les courses de demi-fond de cette époque héroïque (et comment  !)  

 

Mais la camarde s'impatiente, et réclame celui qu'elle a manqué de si peu un an auparavant. Alors, elle lui fixera rendez-vous le 21 Novembre 1904, dans un curieux endroit :  le bar d'un paquebot, celui du  « Savoie », à bord duquel notre champion regagne l’Amérique pour participer à une exhibition au Six Jours de New-York. Deux jours après le départ du Havre, c'est là que le barman ramasse ivre-mort "Le petit prodige", et le porte, inconscient, dans sa cabine. Jimmy Michael ne se réveillera pas ; les séquelles de sa terrible chute et l’abus d’alcool auront eu raison de ce qui fut sans conteste le stayer le plus étonnant de tous les temps.  

 

Aujourd'hui, en 2013, que pouvons-nous retenir du parcours de Jimmy Michael, « The mighty Midget » ?  Le champion-enfant, le coureur éblouissant, l'enchanteur des pistes, qui a "matché" ( à la mode des boxeurs, avec  défi public et dépôt de caution à la clef )  les meilleurs coureurs de son temps, et les a tous défaits ?  Ou le sombre personnage, que l'on discerne à travers  la machiavélique machination ourdie lors du « match des chaines » le 6 Juin 1896 sur la piste Catford à Londres, pour se débarrasser  de son manager « Choppy » Warburton ? Son caractère difficile, son divorce aux motivations pas très glorieuses, sa funeste accoutumance à l’alcool, qui n’a pas peu contribué à accélérer son déclin ? 

 

 

Franchement, mieux vaut  se souvenir du fabuleux champion de poche  qui épuisait ses services de triplettes et quadruplettes, Petit Poucet sautant avec une agilité diabolique de l'une à l'autre, sans donner même l'apparence de l'effort, son "tooth-pick" au bout des lèvres, sous les yeux émerveillés des Tristan Bernard et Toulouse-Lautrec trônant en bord de piste, tandis que "Choppy", sur la pelouse, coiffé de son chapeau melon et affublé de son interminable manteau  hypnotisait la foule médusée de ses pantomimes extravagantes, sa  "fiole miracle" à la  main ...   

 

Roule encore, Jimmy, pour l’éternité de cette  piste que tu as si souvent enchantée, et pour celle du demi-fond, cette spécialité "à part", que tu as consacrée par tes inprescriptibles exploits ...   

 

 

Patrick Police 

le 7 Avril 2013 

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Sources :

collection personnelle Patrick Police

photos collection Patrick Police

Garry Moore 

Mal Rees

Appendice : Dans sa "Fabuleuse Histoire du Cyclisme", Pierre Chany développe une toute autre thèse sur les agissements de "Choppy" Warburton. J'ai choisi de faire mienne celle, très solidement développée par Garry Moore dans son fabuleux bouquin. Ceci malgré tout le respect que je dois à  Pierre Chany, grande figure, au regard lucide et à la plume généreuse.

Nota : pour toute reproduction -même partielle - de ce travail,

il devra être mentionné le nom des auteurs et du site internet STAYER FR

 



07/04/2013
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