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HISTOIRES DE DERNY : BORDEAUX - PARIS 1934 ... sous le même soleil

  

1934 : UN BORDEAUX – PARIS SOUS LE MEME SOLEIL

 

  

«  Je crois bien que j’ai eu peur … »

 

L’ homme qui vient de s’exprimer ainsi n’est pourtant pas de ceux que l’on peut impressionner facilement … Titulaire de la Croix de Guerre, avec deux citations, pour avoir  un jour de Février 1916 sauvé la vie de son capitaine   au Fort de Vaux, blessé par une balle de mitrailleuse en Octobre 1917 … Comme on dit, « il en a vu d’autres » Francis Pélissier …

 

Mais en ce Jeudi 10 Mai 1934 (jour de l’ Ascension, quel symbole !), il regarde, de la voiture suiveuse, trois flèches vertes fusant à soixante-quinze kilomètres à l'heure dans l'aube incertaine, happées par des centaures de cuir et de métal ... Et là, il se demande si cette fois, eh bien,  il n’a pas poussé le bouchon un peu trop loin … Car sur ce  Bordeaux-Paris,  le quarantième du nom, l’homme joue gros …

 

L’an dernier, il a fait triompher un néophyte, Fernand Mithouard, et sa réussite a proprement médusé le microcosme  cycliste et le grand public. Et voilà qu’ aujourd’hui, il se retrouve piégé par la provocation d’un quotidien du soir, qui, sur six colonnes, afin de le mettre en boîte, a reproduit une supposée interview dans laquelle il est censé avoir annoncé : «  A cent kilomètres du départ, j’aurai dix minutes d’avance … ».

 

Dès lors, dos au mur, il a choisi la surenchère, et proclame désormais à qui veut bien l’entendre, afin  ne pas perdre la face : «  Mes trois hommes seront seuls en tête avec dix minutes d’avance à cent kilomètres de Bordeaux ! » …

 

Ses trois hommes ? Deux bons coureurs et un jeunot, qui  n’ont pas vraiment les faveurs des pronostics … L’un, Fernand Mithouard est pourtant le vainqueur  sortant … Mais en condition imparfaite du fait des effets d’une récente suspension, a-t-il bien le profil de cette "opération commando" que projette "le Grand" ? L’autre, Jules Merviel  n’a rien fait de probant depuis sa victoire dans Paris-Tours en 1933, et il a intégré en début d’année l’équipe de Francis Pélissier pour « se refaire la cerise » comme on dit  … Quant au troisième larron, Jean Noret, qui oserait parier un kopek sur lui ? Il  est néo-pro de l’année, et ce n’est pas sa récente victoire dans un Paris-Caen remporté au forceps qui peut lui conférer un statut de favori …

 

Eh oui, le piège vient de se refermer sur Francis Pélissier … Il faut dire qu’il y a pris comme un malin plaisir, « Le Grand » … Et puis, comment ne pourrait il pas s’emballer un peu lorsqu’il s’agit de  Bordeaux - Paris ? C’est SA course. Il la vénère, absolument.

 

D’ abord, il a contribué puissamment à sa légende, autant par ses deux victoires en 1919 et 1922, que par ses défaites mémorables, empreintées de son panache et de sa  superbe … Et puis, il y a eu cette brève "retraite" en 1929, le temps de se lancer dans l’élevage de poules … "Retraite" qui préparait un come-back fracassant : 1930 est la dernière édition courue derrière entraîneurs humains. Et lui, le néo - retraité rangé des vélos, il enflamme la course, loupant la victoire d’un souffle, suite à un imbroglio lour de conséquences ...

 

Imbroglio  ou un coup fourré ? – quand on connaît la « grande gueule » des frères Pélissier, et les inimités durables qu’ils ont sû se créer tout au long de leur carrière, l’hypothèse n’est pas farfelue … Ce manque d'empathie, cette vindicte post-mortem se perpétue encore de nos jours :   remarquez comme les plumitifs du vélo ne sont pas avares de fiel lorsqu'il s'agit d'évoquer la mémoire des Frères Pélissier. Vous observerez que ce sont souvent les mêmes qui se répandent en louanges boursouflées et attendries lorsqu'il s'agit d'évoquer la mémoire d'un Jacques Goddet ou d'un Henri Desgrange par exemple. 

 

A l'entrée du vélodrome,  un quidam le retient par la selle au moment du changement de vélo,  changement qu’il avait choisi d’escamoter, se sachant moins bon sprinter que son compagnon de fugue, le champion du Monde Georges Ronsse. L'effet de surprise escompté est mort ... «  La plus affreuse déception de ma carrière … » confessera t-il des années plus tard …

 

 

 Mais arrêtez donc ce malade ! ...

Maudit sois-tu, jusqu'à la nuit des temps, toi qui a retenu Francis par la selle ... 

une péripétie lourde de conséquences ... 

 

Enfin, en  1931, il remet çà, mais le mode d’entraînement a alors changé :  plus d’entraîneurs humains, mais des motos dites « commerciales » …  Avec son élève Léon Le Calvez, ils « mettent le feu » à la course, pour empêcher  le retour du champion belge Georges Ronsse,  stoppé par une crevaison … Mais lorsqu’ils arrivent à Orléans, ils ne trouvent pas leurs entraîneurs, qui ne les attendaient pas si tôt … Et pour cause : ils ont, chemin faisant, pulvérisé tous  les horaires de passage prévus !  C’est la catastrophe … Ecoeuré, Francis Pélissier se retire.  En 1932, seule une grippe tenace l’amène à déclarer forfait quarante-huit heures avant le départ. Il a désormais trente-huit ans révolus … Et l’ heure de la retraite, la vraie, cette fois,  a bel et bien sonné ….

 

Et pourtant, en 1933, «  Le Grand » repique au truc … Mais en qualité de directeur sportif ! Et pour des débuts, il se commet dans le tonitruant, le grandiose, en faisant gagner un parfait inconnu, Fernand Mithouard, tout en régalant  la galerie d’un « Show Pélissier » tout au long du parcours : départ « à fond les manettes » … acrobaties sur le marchepied de la voiture suiveuse … passage en marche de celle-ci à la camionnette-atelier-ravitaillement … rétablissement plein d’audace sur cette dernière … ravitaillement du coureur à l’épuisette … pantomime, exhortations, coups de gueule … Les coureurs, les suiveurs, le public en restent médusés …

 

Mais  pour cette édition 1934, qui va se courir de bout en bout derrière moto commerciale (c’est une première), l’effet de surprise ne peut plus jouer. Les «  ficelles » de Francis sont tombées, pour ainsi dire, dans le « domaine public ». Sa recette véritable, plus qu’une « potion magique » (qui ferait aujourd’hui sourire les apprentis–sorciers du dopage des années 90 et 2000), c’est en fait le conditionnement moral intense du coureur. Pour Francis Pélissier, le coureur dont il a la charge doit  penser, manger, s’entraîner, dormir, communiquer Bordeaux-Paris. Il regroupe ses poulains dans son séminaire de Montalet-sous-Bois, dans les Yvelines, (alors département de la Seine), les surveille, les chouchoute, les conditionne, bref, les place en situation idéale. Pour le reste, il faut faire la part de « l’intox »  vis-à-vis de ses confrères, de ses adversaires et du public …

 

Alors, c’est sûr, lorsque Francis Pélissier a vu le jour se lever sur l’agglomération bordelaise, son cœur a battu un peu plus fort que d’ordinaire, car lui seul connaît le degré de témérité de son entreprise, et ce dans la course qu’il chérit le plus au monde …

  

Quatre heures trente du matin … L'inamovible starter Maurice Martin, et sa barbe auguste donnent pour la quarantième fois le départ à la course. Au milieu d’une foule de courageux lève-tôt, les équipages quittent les Allées de Tourny, et se dirigent vers les Quatre Pavillons. Juste avant que le convoi ne s’ébranle, Francis Pélissier a dispensé ses dernières recommandations.

 

 

 

Après les dix-sept kilomètres de neutralisation nécessaires pour dépasser l’agglomération bordelaise et ses embarras,  (les équipages  entraîneurs-coureurs ne devant pas quitter la  position qui leur a été attribuée au sein de la file), le vrai départ est donné. Nous sommes non loin de Libourne … Il est  cinq heures neuf minutes … Pour la première fois depuis que l’épreuve existe, les coureurs vont rejoindre Paris dans l’espace d’une seule et même journée ...  

 

Bordeaux-Paris sera couru cette fois sous un même soleil !

 

 

Retour en arrière

Francis a convoyé lui-même en voiture jusqu’à Bordeaux ses trois "boys", et dès le mardi soir, toute la bande est sur place … Comme d’habitude, Francis s’est arrêté à l’ Hôtel du Lion d’ Or à Barbezieux. Là, le patron leur  remet à leur arrivée le livre d’or de l’établissement à signer.

Le premier, Francis Pélissier signe : « un ancien vainqueur de Bordeaux-Paris ». Fernand Mithouard enchaîne en paraphant : «  le dernier  vainqueur de Bordeaux-Paris » … Vient le tour de Jean Noret, qui prend la plume et demande à son mentor : «  Et moi, qu’est ce que je dois écrire ? »  Et, sans l’ombre d’une hésitation, Francis Pélissier, répond, comme si la chose allait de soi : « Toi ? Tu signes : le prochain vainqueur de Bordeaux-Paris ! » …

 

Des années plus tard, Jean Noret avouera : «  Je n’ai pas eu l’impression que Francis plaisantait ce jour-là, et j’ai suivi son conseil, comme s’il était logique. Ce diable d’homme vous donnait une confiance extraordinaire. J’étais sûr, dès ce moment, de gagner  Bordeaux-Paris  » …

 

Bientôt, «  le Grand » va se confesser auprès de ses trois coureurs de sa surenchère (le coup des dix minutes d’avance au bout des cent kilomètres) :

-   « Vous pouvez le faire, les gars ? Dites-moi simplement oui ou non.»

-   « Tu commandes, Francis », lui répond on.

-   « Parfait ! Alors, attaquez dès le départ. A fond ! » s’exclame Francis.

 

Dès lors, il couche sa troupe … Secondé par son ami, l’ex champion de France Achille Souchard, il passe une partie de la nuit au garage … Là, on sort le grand jeu : roue à 24 rayons, pneus en soie (mon oeil …), chaîne à bloc ( à double rouleau)… Et le bon vieux 24 x 6 (8 m 54 de développement - une folie à l’époque !) avec pignon fixe,  qui avait si bien réussi à Fernand Mithouard l’année précédente …

 

 

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5 h 09 – Route de Libourne.

 

Dans le bruit assourdissant des  échappements libres, surenchéri par celui  des trompes et  sirènes, saturé par le roulement strident du sifflet des entraîneurs, trois coureurs au maillot vert-amande se détachent illico  : ce sont les « Pélissier's boys ». Ils sont partis à fond, et comment !!!   Seul le Français Jean Maréchal arrive un temps à suivre le trio …

Le Belge Van Rysselberghe, vainqueur de l’édition 1931, n’a rien trouvé de plus pressant que de vouloir satisfaire un besoin du même ordre … Il va le regretter amèrement … Soixante-cinq kilomètres à l’heure au compteur : pour un départ « à la biscotte », un départ « à la Pélissier », c’en est un !!! 

 

Fernand Mithouard mène tel un taureau furieux  la sarabande, suivi de ses deux compères lovés  dans l'abri prodigué par leurs entraîneurs « cuir–assés »  ... Jean Maréchal, qui a tenté de suivre,  n’est pas long à « sauter » : une crevaison plus tard, et il ne reverra plus du vert amande qu’à Paris ... 

 

Et les autres, me direz vous ?  … Au bout de trente kilomètres, Gabard pointe à une minute des trois dynamiteurs , Moineau à une minute trente, Maréchal et Louviot à deux minutes, Léon Level à trois, et le reste de la troupe au diable-vauvert ...

 

Première heure de course : 57 kilomètres 400 ont été abattus !!! Et Francis Pélissier qui ordonne à son commando d’accélérer encore ! 

L’ entreprise prend une tournure surréaliste …

  

«  Je crois bien que j’ai eu peur … »

 

 

Où vas-tu donc, Francis ? … Derrière, c’est la débandade … Les « as » belges Frans Bonduel et Romain Gijssels sont « dans les cordes » … Le départ des kamikazes français leur est resté sur l’estomac … Seul   Romain Gijssels aura tantôt une admirable réaction, et relevera la tête …  Mais pour l'instant, il broie du noir en même temps que les kilomètres, maudissant à chaque coup de pédale cette entame  forcenée ...

 

Pendant ce temps, Fernand Mithouard, littéralement  transcendé, continue de mener la danse, et pousse toujours des pointes de soixante-quinze kilomètres à l'heure au compteur  !  (et dire que la Terrot plafonne à quatre-vingt-dix chrono maximum !).  

 

 

 Fernand Mithouard dans le sillage de la Terrot : quelle allure !

 

A Chevanceaux, au kilomètre 72 ; Merviel perd contact avec Noret, qui, à son tour, se retrouve un temps distancé. En cause, le train proprement insensé imposé par Mithouard.  A Angoulême, au kilomètre 127, Fernand Mithouard et Jean Noret, qui a entretemps recollé,  ont trente-cinq secondes  d’avance sur …. Merviel. Derrière, c’est la débâcle :  sept minutes   de débours pour  Maréchal, talonné par Moineau, qui cinq jours avant, dans le cadre de sa préparation,  s'était offert le rallye Arcachon-Angoulême et retour dans le sillage de la moto de Rody Lohmann,  et  Gabard.  Romain Gijssels ? Il est à plus de huit minutes ! …  Les autres ? Quels autres ? Ils sont encore plus loin !

 

 Quand à Jean Noret, il est tout bonnement impressionnant ...

 

Après trois heures de course, ce sont cent soixante-cinq kilomètres, qui ont été littéralement "avalés" !  

 

Sur le coup des huit heures apparaissent pourtant pour nos aventuriers les premiers signes d’inquiétude … Certes, après Ruffec, Noret s'est détaché irrésistiblement. Mais Mithouard commence à donner sérieusement de la bande …. Et avant Couhé-Verac (200è km), Noret  se retrouve  seul à tailler la route pour le compte des "Francis Pélissier Hutchinson". Du coup, un rien dégrisé, Francis entre en gamberge, et prie l’entraîneur  Thomann de « freiner » un peu Noret … qui, en douce, lui crie de son côté  : «  Allez, allez plus vite ! » …

 

Et «  Julou » Merviel, le troisième kamikaze du "commando Pélissier", que devient-il ? Eh bien, il est en train d'encaisser un fameux coup de buis, et émarge à 2’ 45’’ de la tête désormais … Mais ce n'est encore rien ... car peu avant Poitiers, (km 235),  il  en aura huit de plus dans sa musette …

 

En même temps, sur la route de Châtellerault, Fernand Mithouard est en train de « prendre cher », et  ne compte maintenant plus les minutes qu’il laisse filer sur son coéquipier Noret … Le deuxième étage de la "fusée Pélissier" a explosé en plein vol …

 

Pendant ce temps, Gijssels est remonté de la huitième à la quatrième place. Il brûle littéralement la route au cul de la Terrot pétaradante, et  à Châtellerault (km 268) il pointe désormais  au troisième rang !   

 

Au km 339, à Tours, le lauréat de l’édition 1933  est à plus de seize minutes ! Et Romain Gijssels n’est plus très loin de lui désormais, à deux minutes et des poussières …

 

Du côté de Noret,  son parcours n’a rien du fleuve tranquille  : d’abord, il a évité de peu la chute, lorsqu’un chien a traversé la route juste devant son entraîneur, puis, sur les bords de la Loire, il s’est retrouvé seul pendant une vingtaine de kilomètres, son entraîneur Colombatto ayant chuté deux fois, percutant un mur, et l’autre, Thomann, s’étant brûlé les yeux en voulant ravitailler en essence sa moto tout en roulant !

 

Et Francis Pélissier de penser maintenant que son formidable coup d’esbrouffe pourrait maintenant prendre une vilaine tournure, et tourner très vite à sa totale confusion … Car Fernand Mithouard est « rincé »  maintenant   … Quant à Merviel, il  est en perdition à 22’08’’,et il peut compter les coureurs qui le dépassent  … Ses victimes matinales, en le passant, le toisent méchamment du coin de l’œil,  et se réjouissent férocement  de voir son départ dément lui revenir en boomerang. Complètement déprimé par la  monotonie des bords de Loire, "Julou", laminé, a épuisé son capital moral ... il va bientôt abandonner. Plus tard, ce sera le  tour du brave Mithouard, qui, à bout de forces,  met la flèche a à Meung-sur-Loire … 

 

En dépassant "Mithou" exsangue, Francis a du mal à cacher son dépit,  et un muet reproche vis-à-vis de son coureur défaillant peut se lire dans ses yeux  …

 

«  Je crois bien que j’ai eu peur … »  

 

 

Pendant ce temps-là, il y en a pourtant un qui ne s'en fait pas le moins du monde, c'est "le bleu" Jean Noret. Confiant dans l'omniscience de son directeur sportif, il attend sereinement  – pendant une vingtaine de kilomètres ! -   le retour de ses entraîneurs, aussi patiemment que s'il guettait l'arrivée du prochain train sur un quai de gare … Francis Pélissier  lui dépêche ceux de Merviel pour le dépanner … Deux Terrot hurlantes dépassent à tombeau ouvert les concurrents éparpillés le long de la Loire …  Quand elles rejoignent enfin Noret, celui-ci reprend illico, comme si rien ne s'était passé, sa besogne de forcené du rouleau. 

 

Beaugency.  Romain Gijssels, auteur d'un fameux rapproché, pointe désormais à la  deuxième place. Mais Jean Noret caracole toujours loin devant et ne laisse apparaître aucun signe de lassitude ! A Orléans, (kilomètre 455), il compte 19’35’’ d’avance sur le Belge. 19'35", Exactement.

 

" Et après tout, si ce Jean Noret était capable d’aller jusqu’au bout ? " se dit Francis en approchant d' Etampes. " Il a l’air si facile …" . C'est vrai qu'il enroule puissamment, le Beauceron, sans désemparer. Il se dégage de sa pédalée une impression de force ramassée et de souplesse qui inspire la confiance. Mais …

Mais comment va-t-il passer la Vallée de Chevreuse et ses côtes redoutables ? L’an dernier, Fernand Mithouard y avait subi une défaillance, et une fameuse, de celle qui compte dans l’existence d’un coureur.

 

 

Plus tard, beaucoup plus tard, Francis Pélissier confessera : « Jean Noret  ne demandait rien … J’aurais bien aimé qu’il me demande quelque chose … Il a fait toute la course à l’eau sucrée. Avec pour être franc, deux ou trois lampées de Cognac «Trois Etoiles»  »   (Tu parles, Charles, quatre ou cinq litres de Porto selon Jean Noret, dans une interview accordée en 1955, et j'imagine que le Porto devait être un peu "allongé").

 

Des nouvelles de l’arrière ? Romain Gijssels, l’as belge, le vainqueur de l’édition 1932, deuxième en 1931 et 1933, a atteint le zénith de sa trajectoire. Il vient d'apprendre, coup de massue supplémentaire, que l'infernal Noret est maintenant reparti de plus belle, et que son avance, un temps un peu entamée, ne cesse depuis de s'accroître !  Les pavés d' Orléans auront achevé de le décourager lorsque le Français Julien Moineau le déposera  au sortir de la ville … Encore quelques kilomètres inutiles, et le brave Romain renoncera.

 

Orléans, un vol de Moineau qui passe ...

 

Quant au "crack" Frans Bonduel et au vainqueur de 1931, Van Rijsselberghe, il y a longtemps qu’ils ont « bâché » ! … Sale journée pour les Belges, décidemment !

  

La Vallée de Chevreuse approche … Voici Etampes et son interminable traversée en affreux pavés.  … A  l’amorce de la côte en sortie de ville, c'est "changement de vélo obligatoire". Jean Noret,  interrompt à cette occasion son récital, et tranquille comme Baptiste, descend de bicyclette. Francis surgit derechef, tel un diable sortant d’ une boîte,  pour lui remettre le précieux talisman : son "vélo spécial-côte" … Henri, le glorieux frère aîné, récupère de son côté le « vélo de papier », « spécial Bordeaux-Paris ».

 

 

 

Et Jean Noret, le néophyte, le quasi-inconnu, reprend de plus belle son incroyable chevauchée,  rayonnant de facilité et de santé … Il se permet même, par jeu,  de tirer la langue aux photographes, tout en roulant à plus de cinquante à l’heure !

 

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Tirer la langue aux photographes à 60 à l'heure après 500 "bornes" dans les jambes - photo collection Jacques Seray

 

 

On approche de Paris. Cette année, on ne grimpera pas Picardie et sa côte fameuse.

 

Jusqu'ici, vous en conviendrez, le "Pélissier circus" n'a pas été chiche sur le spectacle. Mais pour en rajouter dans l’épate, Francis Pélissier s’autorise un suprême cabotinage … Comme si la démonstration de son poulain n’était pas assez confondante, il impose un arrêt à son poulain à la porte du vélodrome. Et là, il décide que c'est l'heure de faire ... un brin de toilette !  Le grand jeu, la grande classe : un petit coup de gant sur le visage, un coup de peigne, et que je te  passe un maillot propre, et que je te fais enfourcher un  engin  flambant neuf !  "Messieurs les photographes, à vous de jouer, maintenant !".

 

 

Jean Noret embrasse "le Sorcier" Francis Pélissier

 

Aux observateurs incrédules devant l’état de fraîcheur du vainqueur, celui que l’on va désormais affubler du surnom de « Sorcier » conclut en forme de provocation, comme un ultime pied de nez à sa frayeur matinale (rappelez-vous : "je crois bien que j’ai eu peur …") : «  L’ explication ? La  voilà !  Autrefois, on demeurait dix-huit ou vingt  heures en selle. Cette fois, Noret n’est resté que douze heures et demi sur son vélo ? Ce qui compte le plus, c’est le temps de selle ! » … Ben voyons

 

Et Jean Noret ?  Eh bien, il ne retrouvera plus jamais un jour de grâce tel que  celui qu’il connût sur la route de Bordeaux à Paris en ce dix Mai 1934.

 

Il s’y recollera, pourtant, au "Derby de la Route", en 1935, en 1936 et en 1937. Mais à chaque fois sans succès.    

 

La légende du «  Bordeaux-Paris  qui tue le coureur  qui l’a gagné » est en train de naître …

 

Mais qu’importe !  Jean Noret a laissé en ce  dix Mai 1934 une empreinte indélébile dans la saga de  Bordeaux-Paris,  et marqué l’histoire du cyclisme  tout court, par un exploit athlétique d’anthologie.

 

 

EPILOGUE :

Ce jeudi 10 Mai 1934,  trois flèches vertes, après avoir déchiré l'aurore, ont consumé,  fusées de chair,  cuir et métal  mêlés, 

 cinq-cents-soixante et onze kilomètres d’ éternité.

 

A Jean Noret, Fernand Mithouard, Jules Merviel, Francis Pélissier, 

la légende des cycles reconnaissante …

 

 

 

«  Je crois bien que j’ai eu peur … »  

 

 

 

Patrick Police - 12 Janvier 2011

Merci à Mr Paul Miellot pour sa collaboration sans prix.

Si seulement de là-haut tu pouvais lire ces quelques lignes ....

 

 

Nota : pour toute reproduction -même partielle - de ce travail,

 

il devra être mentionné le nom des auteurs et du site internet STAYER FR

 

  

 CLASSEMENT  :

 1er Jean Noret (FRA)         / entr. Thomann; Colombatto puis Massal et Lallier

équipe F. Pélissier-Hutchinson -  (maillot vert amande) 

cycles Francis Pélissier

les 571 kms en 12h 29’27’’ (moyenne : 45,713 km/h)

 

2ème Raymond Louviot (FRA)   / entr. Siterre frères

équipe Génial Lucifer Hutchinson -  (maillot rouge et blanc) 

cycles  Génial Lucifer  à  19’13’’

3ème Julien Moineau (FRA) / entr.  Paillard; Lohmann

équipe France Sport Wolber - (maillot Bleu bande blanche) 

cycles France Sport à 31’53’’

4ème Albert Gabard (FRA)   / entr. Roudy;  Adrien              

équipe Delangle  Wolber – (maillot Bleu et blanc) 

cycles Delangle à 1 h  28’ 33’’

5ème Léon Level (FRA) / entr. Lavalade; Roux

équipe Génial Lucifer Hutchinson  - (maillot rouge et blanc)

cycles Génial Lucifer   à 1 h  50’ 53’’

6è Jean Maréchal (FRA) / Joly; Van Ceulen

équipe   Génial Lucifer Hutchinson- (maillot rouge et blanc)

cycles  Génial Lucifer  à  2 h  33’’

 

Abandons : Romain Gijssels (entr. Moreau; Berghe);  Frans Bonduel (entr. Wynsdau;  Fritsker); Bernard Van Rijssselberghe (entr. Meunier; Delage) (BEL),

équpe Dilecta Wolber (maillot or et bleu) – Fernand Mithouard (entr. Groslimond; Caumont), Jules Merviel (entr. Lallier; Massal) (FRA), équipe F. Pélissier-Hutchinson

 

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19/01/2011
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