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BORDEAUX-PARIS 1985 : Mort d'un derby

 

BORDEAUX-PARIS
1985 : Mort d’un Derby

 

Quand on veut se débarrasser de son chien, on dit qu’il a la rage (proverbe connu) … Et cela faisait un bon moment déjà qu’il «  pesait » à ses organisateurs, le « Derby de la Route » … Marre de battre le rappel des (mauvaises) volontés chaque année, d’en appeler en vain aux vertus du « challenge à nul autre pareil », aux « valeurs » du respect du métier, à la « pérennité du patrimoine cycliste » sur fond de montée des périls … tu parles Charles !

 

Chaque année, malgré les appels au peuple, c'est la même rengaine de candidatures arrachées au forceps, de directeurs sportifs réticents et fuyants … D’autant que, comme si ça ne suffisait pas,  chaque nouvelle édition est annoncée - depuis une bonne génération déjà – dans les colonnes des quotidiens et magazines sportifs à la façon d'une complainte déprimante. On y présente, sur le mode fatigué, le Derby de la Route comme une classique hors d’âge, trop ardue pour les générations présentes, amollies paraît-il par la facilité des temps présents, et les prétendues tentations des grandes villes. Et quand ces mêmes consentent à rendre compte de l’épreuve, ils le font sur un mode bâclé, en chroniques désabusées, servies-express, entre une tranche de Tour de l’Oise et un morceau  de Giro.

 

Il faut reconnaître que chacun y a mis  du sien, au fil des éditions qui passent, pour précipiter la fin du « Derby de la Route ». Coureurs,  journalistes, et même organisateurs (nous verrons comment),  tous,  à un moment ou à un autre, ont fait ce qu’il fallait pour hâter l’enterrement de cette véritable épreuve de vérité.  Et "la vérité fait peur", comme chacun le sait.

Peur aux coureurs surtout, et trop d’entre eux, au fil des générations, ont préféré ne pas étalonner leur réputation à la vérité de Bordeaux-Paris. Peur aux directeurs sportifs également, circonspects, eux, devant les frais à engager dans pareille épreuve.

 

Depuis quelques éditions, on sent confusément qu’il faut en finir avec cette gêneuse du  calendrier cycliste, incompatible à l’heure du prêt-à-courir et des grand-messes télévisuelles.  Comme il fallait un prétexte à des organisateurs las d’un demi-siècle d’efforts vains, et qu’on peinait à le trouver,  en cette édition 1985 s’est présentée une « tête de turc » idéale, le candidat tant attendu par les fossoyeurs impatients. Un obscur, un sans-grade, un "pas Français" de surcroît, bref, le client idéal. Il a pour nom Martens, pour prénom René, de nationalité belge.

 

Pourtant, sur la ligne de départ de ce quatre-vingt-deuxième Bordeaux-Paris, on est loin – qualitativement parlant -, de la pauvreté de certaines éditions précédentes, je vous en fais juge. Emargent à la liste des prétendants  Gilbert Duclos-Lassalle,  lauréat en 1982, vainqueur du Prix de Rennes, rodé aux contre-la-montre de la récente Vuelta. Victime la saison dernière d’un accident de chasse, il est surmotivé pour inscrire à nouveau le Derby de la Route  à son palmarès. Il y a Pascal Poisson, roule-toujours au coup de pédale velouté, tailleur de bouts-droits patenté chez l’équipe Renault, et plutôt dans le coup à la récente Flèche Wallonne, qu’il a bouclé dans les dix premiers.

 

 Pascal Poisson et Gaston Dewachter, ici dans l’édition 1984  - photo collection J-M Letailleur

 

Voici Hubert Linard, vainqueur - certes sur le tapis vert - en 1984, après le déclassement pour dopage de Marcel Tinazzi. Fidèle de Bordeaux-Paris, vainqueur d’une étape du Tour Midi-Pyrénées,  il ne vient jamais sur la route de Bordeaux à Paris pour amuser la galerie.

 

Mais si l'on cherche un favori, il faut plutôt lorgner du côté de Jean-Luc Vandenbroucke, l’éternel espoir du cyclisme belge, vainqueur en cette saison des Trois Jours de la Panne et des Quatre Jours de Dunkerque, excusez du peu ! Moins « coté », son compatriote, René Martens, dont il faut forcément se méfier puisque, impréparé, il a terminé second, il y a deux ans de cela, du Tour du Midden Zeeland – trois cents bornes dont deux cents derrière derny … Si c’est pas un indice, ça !

 

Un challenger sérieux pourrait être Guy Gallopin, vainqueur au mois d’Avril d’une étape du Tour du Vaucluse. Il tient à améliorer sa quatrième place de l’an dernier. Autre favori, le Hollandais Hennie Kuiper, ex-champion olympique et du monde, qui effectue une saison 85 à tout casser : vainqueur à trente-six ans de Milan-San-Remo, troisième d’un Tour des Flandres dantesque, huitième d’un Paris-Roubaix du même métal.

 

A la liste des prétendants émarge aussi le français Philippe Lauraire, coéquipier de René Martens. Il a remporté en début de saison  la Ronde des Pyrénées. Il affiche des ambitions plus modestes, mais son directeur sportif, le bouillant Luis Ocana, croit en ses chances. Les autres, Eric Guyot, Dominique Garde, le Hollandais Jonkers, Christian Levavasseur, n’ont pas ouvert le compteur à victoires depuis le début de la saison, mais ils font honneur à leur profession (eux) en s’engageant sur cette course hors-norme.

 

Ils sont donc douze, seulement, jusqu’à ce que se manifeste au dernier moment un coureur amateur du C.C Wasquehal, un Irlandais qui fera parler de lui, plus tard, bien plus tard, dans d’autres circonstances : Paul Kimmage. Quantitativement, c’est faiblard. Qualitativement par contre,  c’est une autre affaire, et dès lors, pourquoi toujours pleurnicher, côté chroniqueurs, sur les vertus fantasmées du  temps  passé et d’un supposé « âge d’or » ?

 

Le départ fictif est donné nuitamment à deux heures trente-cinq, de Bordeaux-Centre, après l’appel des concurrents. Les noctambules massés devant l’Office du Tourisme assistent au passage de la cohorte des coureurs et suiveurs qui s’ébrouent et gagnent en procession, par les quais de la ville, comme de coutume, le centre commercial des Quatre Pavillons, à Lormont, d’où sera donné le départ réel, sur le coup des trois heures du matin.

 

Dans le confort des voitures suiveuses qui traversent bientôt mollement Saint-André de Cubzac, Angoulême, Ruffec endormies, on ne déplore pas encore la monotonie de la course à venir.

 

Il faut dire que le petit peloton taille la route à la lumière des phares à un  très respectable  37,816 km / h de moyenne.  Huit heures du matin sont passées lorsque les coureurs investissent Vivonne  et son « arrêt-toilette » avec une demi-heure d’avance sur l’horaire le plus optimiste.  Là, installés à l’aise dans les salles de repos du château de Vounant, situé en entrée de ville, les plus faiblards se refont une santé durant quarante minutes de pause pas volée, avant d’affronter le « dur ».

 

Quand les treize courageux se remettent en route, les quelques badauds présents se poussent du coude : « Vise un peu le matériel ! ...  » … Il est  vrai que la mode, en cette année 1985, est à l’aérodynamisme, record de l’heure de Francesco Moser oblige.  La roue lenticulaire est le gimmick de ces années 1984-1985, elles font florès … Pascal Poisson, Jean-Luc Vandenbroucke, René Martens, Gilbert Duclos-Lassalle notamment, l’ont adopté. On ne trouve - bien sûr - que des avantages à cette fameuse roue lorsque l’on interroge les coureurs, (contrat avec l’équipementier oblige ?) Mais Gilbert Duclos Lassalle lui, a fait encore plus fort, en adoptant un cadre plongeant, avec un guidon type « corne de vache », qu’il se refusera à maudire, tout à l’heure, lorsqu’il passera un peu perclus la ligne d’arrivée, mais qui nourrira quelques décennies plus tard une savoureuse séquence du film « Le vélo de Ghislain Lambert ».

 

La pause « arrêt-toilette » consommée, il faut désormais tracer la route direction Poitiers, kilomètre 218, l’un des lieux emblématiques de Bordeaux-Paris, où piaffent d’impatience la petite escouade des « Burdin-Motobécane ».  Séquence magique sur le boulevard Jeanne d’Arc :  c’est le ballet des coureurs qui s’affairent à capter au travers de l’essaim bourdonnant des engins le sillage de leurs entraîneurs.  

 

 

Après une heure de mise en jambes, au kilomètre 286 (Les Ormes), c’est le maillot rouge et blanc « Fagor » de Philippe Lauraire, galvanisé par son directeur sportif Luis Ocana, qui, le premier, s’échine à tendre la file, faisant décrocher illico Christian Levavasseur.  Une demi-heure plus tard, Gilbert Duclos-Lassalle, à Sorigny (km 300), peu avant Montbazon, appuie sur l’accélérateur. Et là, surprise : voilà  Jean-Luc Vandenbroucke, pourtant l’un des favoris, qui décroche ! Auparavant, à hauteur du premier ravitaillement, c’était le Belge René Martens qui avait estoqué, comme ça, l’air de rien, sans insister, après la côte de Sainte Maure. L’élégant Jean-Luc Vandenbroucke - décidemment réfractaire au "Derby de la Route" – ne tarde d'ailleurs pas à « mettre la flèche »,  à hauteur d’Amboise, aux abords des trois-cent-cinquante kilomètres, complètement  hors du coup. Grosse déception - côté organisation surtout -, au spectacle de la déroute du champion belge, incapable d’amortir le premier véritable changement de rythme du jour.

 

Plus loin, décidemment inspiré par l’heure du déjeuner, René Martens accélère insidieusement au deuxième ravitaillement, dans la levée après Rilly, au trois-cent-cinquante-septième kilomètre. Derrière, il y avait un moment que le Hollandais Jonkers et l’Irlandais Kimmage  faisaient l’élastique, avant de « rupter » définitivement.  La « randonnée » au bord de la Loire décrite par les journalistes est en train de faire mal aux jambes à certains, mine de rien, le vent de face Nord-Est et le pignon de douze dents (pour ceux qui l’ont monté) aidant, parachevant l’insidieux travail de sape des kilomètres nocturnes parcourus à grand train. Pendant ce temps, l’entraîneur d’Hennie Kuiper, Ziljaard, avec ses allures de bibendum a éveillé l’attention des commissaires. Intrigués, ils ne tardent pas à découvrir le pot aux roses : le joyeux farceur constate devant eux la présence du trou fait dans son maillot, qui, lesté par la clé et la bougie de rechange règlementaire, laisse entrer le vent, le  transformant ainsi en voile protectrice … Il a beau chercher, non il ne comprend pas comment cela a pu arriver !

 

 photo Scor


Cet intermède consommé, les « cadors »  montent l’un après l’autre prudemment au créneau, comme ça, « pour voir ». Pascal Poisson, René Martens, Gilbert Duclos-Lassalle et Hennie Kuiper y vont chacun tour à tour d’une petite « pointinette ». Mais quand le Batave et son entraîneur aux allures de Père-Noël sans hotte accélèrent le rythme,  après la traversée de Blois (km 380,5), nul doute que le petit peloton est désormais mûr pour la rupture, même si tout le monde a pris soin de ne pas se découvrir jusque-là.

 

Et voici que se profilent les faubourgs d’Orléans ... Quatre cent trente-neuf kilomètres ont été accomplis. A l’entrée de ville, René Martens envoie une belle secousse et s’isole,  quand, à ses trousses, en passant sous un pont, Hubert Linard, le vainqueur sortant, et Hennie Kuiper s’accrochent. Le Burdin du Hollandais a souffert, et il va lui falloir une solide minute pour reprendre ses esprits, et repartir. Ce n’était pas vraiment le moment … Car devant, on ne se fait pas des politesses et des mamours, et on se commet, enfin, dans le sérieux.

 

 

A la sortie  d’ Orléans, ce sont G.D.L et Pascal Poisson qui mènent la chasse à qui-mieux-mieux, Guy Gallopin et Eric Guyot s’accrochant  furieusement un temps aux ridelles, avant de « reculer ». Le commando - bientôt renforcé par  Hubert Linard,  auteur d’un retour ahurissant – compte quarante - huit secondes de retard sur le fuyard, qui, devant, semble porter beau. La périphérie d’ Orléans est loin maintenant, et c’est plein gaz que Duclos-Lassalle et Hubert Linard animent la chasse.

 

Ils ne pleurent certes pas leur peine, mais ils ne reprennent rien au coureur Limbourgeois. En bourrasque , dans la monotonie surchauffée des plaines beauceronnes, les Burdin-Motobec’ zonzonnent à qui mieux-mieux, à la lisière de la surchauffe …  lorsque celui de Pierre Morphyre, l’entraîneur de Gilbert Duclos-Lassalle, rend soudain l’âme ! Sale affaire … notre G.D.L national, dépité, devra ramer seul quelques kilomètres, pour attendre le retour du Burdin nouveau. Ca se complique du coup fâcheusement pour les poursuivants. D’autant qu’Hennie Kuiper, revenu entretemps, en a bien sûr profité pour filer plein pot direction Pithiviers, à la chasse au Martens. Mais ça lui passe très vite, et ce seront  bientôt Pascal Poisson et Hubert Linard qui, ayant fait un temps le vide fait derrière eux, pousseront à fond  pour tenter le rapproché.

 

Las : ils plafonnent à une minute du Belge, et constatent au bout de quelques  kilomètres « à bloc » qu’il leur est impossible de colmater la brèche. Devant eux, à moins d’une paire de kilomètres, la tête haute, les bras tendus « à la stayer », les reins impeccablement bloqués sur la selle, René Martens dégage une sacrée impression de puissance et d’efficacité. Pour la facilité, on repassera, ce n’est pas le registre du monsieur ! Lui, sur le vélo, c’est plutôt le style «  leveur de fonte » ;  la bouche mi-ouverte ponctuée d’un rictus douloureux et le visage empourpré – une habitude chez lui, on le moque assez  à ce sujettraduisent assez l’intensité de son effort.

 

 

Nous voilà en présence d'un  vrai coureur "flandrien", dans la tradition, rustique et dur-au-mal,  et d’une valeur jusqu’ici bien sous-estimée, c’est certain !

 

Après Pithiviers, au kilomètre 480, Pascal Poisson pointe à 1’28’’ du Belge, Hubert Linard à 1’52’’,  Duclos-Lassalle à 2’, Guy Gallopin à 3’15’’. Et puis, brusquement, le style jusqu’ici impeccable du coureur de l'équipe Renault se désunit. Pascal Poisson, qui dégageait jusqu’ici une formidable impression, est en surchauffe, aux sens propre et figuré, et ne va pas tarder à s’effondrer. Quand à Hubert Linard, il n’attend pas longtemps avant d’être la victime à son tour d’un de ces fameux « coups de buis » qui comptent dans une carrière de coureur. Très vite, le coureur du team Peugeot prend la mesure de la situation : il était venu pour gagner, pas pour faire nombre. S’il n’a pas  a été exact au rendez-vous, c’est bien la faute à cette chute imbécile. Dès lors, il ne voit plus de raison à s’attarder dans la course, qu’il quitte aux alentours de la quatrième zone de ravitaillement (Malesherbes, km 500).

 

Il ne reste bientôt plus seul  sur le pont que le valeureux G.D.L, revenu en furie de l’arrière. La mèche en bataille, il a pris son guidon « cornes de vache » par « en dessous » (pas facile) et a mis ses tripes sur la table ... 

 

 

En vain … A Milly-La-Forêt (km 513), il est à deux minutes et cinq secondes du fringant Limbourgeois, qui  mouline son 56x13 (son mécano n’avait pas pu lui monter une couronne de 12), sans jamais faiblir.

 

Pas moyen pour le Gascon de passer sous la barre des deux minutes de retard. Quand il arrive au sommet de la côte de Corbeil-Essonnes (km 538),  saoûlé de douleurs posturales (la roue lenticulaire ou le cadre plongeant ?), la messe est dite : trois kilomètres avant, entre Le Plessis-Chenet et Corbeil, au km 535, son passif était de 2’35’’ sur Martens. Quant à Guy Gallopin, dont la trajectoire va crescendo  et Pascal Poisson, ils   accusent maintenant 7’45’’ de retard, Kuiper naufrageant loin derrière.

 

Tigery, Brunoy, Yerres sont traversés à grand train par le coureur flamand, qui par moment, semble « pousser » le « Burdin » de son entraîneur De Bakker. Ce dernier le couve depuis Poitiers, attentif et taiseux,  ne le quittant que pour  ravitailler en mélange huile/essence auprès de la voiture suiveuse, brèves séquences pendant lesquelles il  confie son protégé à l’entraîneur de rechange, Kumpen.

 

Derrière, le passif de Gilbert Duclos-Lassalle n’en finit pas de s’alourdir. A Limeil-Brévannes (km 561), qui marque l’entrée dans le département du Val-de-Marne, nul doute que René Martens est désormais à l’abri de tout retour, même si survenait un  aléas de course.

 

Dans la voiture suiveuse de l’équipe Fagor, Luis Ocana  se mord un peu les lèvres en se remémorant ses propos, tenus avec son coureur quelques temps auparavant : « Je te préviens, Bordeaux-Paris coûte cher. Je ne t’engage que si tu es certain d‘aller au bout! » ...  Franchement, c’est de l’argent bien placé sur ce coup-là, non ?

 

René Martens ne tarde pas à déboucher sur le circuit dans  Fontenay-sous-Bois, et à exécuter,  en bon ouvrier sûr de sa force, le pensum des deux tours du circuit de 2,6 kilomètres. Au terme de son équipée sauvage de cinq-cent-quatre-vingt-cinq kilomètres, il coupe en vainqueur la ligne d’arrivée fixée sur le boulevard du Maréchal Joffre,  fourbu, la mine pas forcément aussi fraiche que la dépeindront aigrement les chroniqueurs, entouré fraternellement de ses deux entraîneurs De Bakker et Kumpen.

 

 

Photo Elji

 

Il apporte à cette équipe « Fagor » « new-look » drivée par Luis Ocana sa première grande victoire. Mais il n’a pas coupé le premier la ligne d’arrivée du circuit !  L'épatante Nathalie Pelletier, partie seule avant la caravane, en accomplissant le même parcours, en a terminé une heure avant. Chapeau la dame !


 

L’arrivée de Nathalie Pelletier

 

 Luis Ocana lui, n’en revient toujours pas de la performance de celui qu’il avait engagé en début de saison pour tailler des bouts droits pour son leader Fons De Wolf.  «  Il m’a vraiment étonné ! Déjà, quand je l’ai vu au départ, je ne m’attendais pas à le trouver si affûté ! ».

  

Il faudra patienter 4’ 35’’ pour assister à l’arrivée du magnifique  Gilbert Duclos-Lassalle. Il a la mine des mauvais jours, mais il n’a rien à regretter. Aujourd’hui, il était moins fort que le Belge, tout simplement, même s’il peut prétendre que sans l’incident de course dont il a été victime, l’affaire aurait peut-être pris une autre tournure. Derrière le Béarnais, la course continue, dans laquelle Pascal Poisson et Hennie Kuiper n’en finissent pas de reculer. 


 

Duclos-Lassalle derrière Pierre Morphyre – photo Elji

 

 L’épatant Guy Gallopin - le local du jour -, transcendé, chouchouté, littéralement porté par la « Gallopin family » [Joël sur le Burdin en entraîneur-animateur-supporteur -, Alain aux soins],  les a dépassés, et il coupe la ligne en troisième position. Une troisième place à la saveur et la signification particulières, dans cette course définitivement pas comme les autres ... Bref, une place  du genre de celle qui vous classe un coureur.


Guy Gallopin et ses frères – photo collection  J-M Letailleur

 

Plus loin, Pascal Poisson en finit,  16’56’’ après le vainqueur. Une déception pour lui, et peut-être plus encore pour son entraîneur, Gaston De Wachter, qui boucle là son dernier Bordeaux-Paris, lui qui a conduit à la victoire les plus grands, De Roo, Janssen, Godefroot, Van Springel … Salut l’artiste !

 

Hennie Kuiper et Jos Ziljaard – photo Dominique Turgis

 

Hennie Kuiper arrive en cinquième position. Peu importe la chute et ses conséquences, qui l’ont privé d’un autre rôle dans la course, il est d’abord avide de revanche : il déclare qu’il reviendra l’année prochaine … s’il connaissait la suite …

 

 

 CONCLUSION

 

N’en déplaise à ses détracteurs, ce Bordeaux-Paris millésime 1985 ne dépare pas le palmarès - même si la moyenne - 43.647 km/h - n’a rien eu de mirobolante - et son vainqueur n’a certainement pas à rougir de la comparaison avec ses prédécesseurs.

 

Mais voilà, René Martens est un « tricard » dans le métier. D’aucuns le surnomment dans le peloton « le bourricot », pour sa faculté à encaisser sans broncher les charges de travail ingrates. Sa victoire au Tour des Flandres trois années auparavant avait déchaîné un lynchage  médiatique d’une rare violence ( la « famille » cycliste, y compris le Grand Eddy Merckx, ne se gênant pas pour « charger la barque » ) …  Vainqueur également d’une étape du Tour de France 1981, (la neuvième, Nantes-Le Mans) , de la Flèche Hesbigonne en 1982 et de la Coupe Sels en 1983 (des courses qui pourtant « parlent » au public flamand), le microcosme cycliste le considère avec dédain, Outre-Quiévrain comme ailleurs. Au point que pendant deux années, le Belge va même songer à « quitter le métier ».   

 

Aussi, quand, en ce samedi 25 Mai 1985, il gagne - et sans discussion aucune - un Bordeaux-Paris qui en a valu bien d’autres, les plumitifs en  rajoutent : « le moment est venu de « sonner le tocsin » de la course »  (dixit Pierre Chany) ; «Bordeaux-Paris a besoin d’un coup de plumeau » (J.M Leblanc dans L’Equipe); « Bordeaux-Paris mérite d’autres développements (Jacques Goddet dans son éditorial de L’Equipe) … On parle de « vainqueur de second rang, de basse noblesse » comme le relève justement Guy Caput dans Miroir du Cyclisme, en s’en indignant.  

 

René Martens fut certainement bien plus qu’un « bourricot » : on ne gagne pas un Tour des Flandres, une étape du Tour et un Bordeaux-Paris notamment sans disposer d’un minimum de classe, même si lui-même pensait n’être qu’un « petit » coureur. Et si on avait eu le courage de pousser l’aventure Bordeaux-Paris un peu plus loin, nul doute que bien des challengers de valeur auraient eu du mal à s’offrir le scalp du Limbourgeois.

 

Epilogue : René Martens a jugé bon de ne pas donner suite à nos demandes répétées et persistantes d’interview …

Allons, Bordeaux-Paris est bien mort  …

 



René Martens - Bordeaux-Paris 1986 – photo Elji

 

Patrick Police

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Remerciements à : Laurent Martin, Jos De Bakker, Raymond Persijn, Alain Gaudillat, Alain Gallopin, Karel Andries, Serge Jaulneau, Jean-Marie Letailleur, Dominique Turgis, Philippe Bouvet et  Jean Court.

 


 

 

CET ARTICLE EST DEDIE A LA MEMOIRE DE MON POTE LAURENT MARTIN, "ELJI" QUI A FOURNI LA MAJORITE DES PHOTOS ILLUSTRANT CET ARTICLE.

 


 



22/12/2012
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